Les premières Traversées du Vercors – Témoignage n°2

Au mois de mars 2018, nous fêterons le 50e anniversaire de la Traversée du Vercors en ski de fond. C’était en 1968, l’année des Jeux Olympiques de Grenoble et de quelques autres évènements… Cette magnifique course en pleine nature a bien évolué depuis ses modestes débuts, elle a même fait des petits puisqu’elle se décline à présent en plusieurs formules : à VTT, à pied, à cheval, avec des ânes, sur l’itinéraire classique ou celui de la GTV, avec ou sans chrono…

La traversée avant la Traversée

Bien avant 1968, des skieurs ont parcouru les Hauts Plateaux du Vercors et rejoint Corrençon en partant du Col de Rousset, avec le matériel de l’époque, skis alpins en frêne ou en hickory, avec ou sans carres, avec ou sans peaux de phoques, avec ou sans bivouac… En premier lieu l’Armée française n’a pas négligé cet immense terrain d’entraînement, ancien champ de tir, et plus d’un « bidasse » s’est écroulé en larmes au terme de quarante kilomètres ou plus à ramer dans la neige avec le fusil, le casque, un gros sac et les lourds « aluflex » aux pieds. Certains au cours de leur raid construisaient des igloos où ils grelottaient toute la nuit, sauf si le vent tournait au sud, ce qui leur donnait le plaisir de se réveiller dans un lac…

Quant aux « civils », on était peu nombreux à l’époque à entreprendre ce périple à travers le grand désert blanc où on avait l’impression enivrante de devenir des héros de Jack London. Ma toute première, avec des skis alpins équipés d’étriers  « Ramy », sans peaux de phoques et avec une technique de ski plus qu’approximative, m’a laissé des souvenirs inoubliables… Il fallait la journée pour parcourir les 38 km du trajet le plus direct, et beaucoup préféraient passer la nuit dans une cabane de berger avec duvet, gamelles et réchauds.  Ça devenait une expédition !

De temps en temps, on croisait quelques farfadets voltigeant sur la neige, équipés de skis étroits en bois de bouleau et de bâtons en bambou qu’on regardait avec étonnement et suspicion : tout ça nous paraissait bien fragile, et ça l’était d’ailleurs…

La première Traversée

Les Jeux Olympiques de Grenoble, en 1968, ont fait véritablement découvrir le ski de fond, dont les épreuves se déroulaient à Autrans. Claude Terraz raconte dans son livre  « De Vercors en Vasa » comment cette année-là fut improvisée la première Traversée : les jours précédents, lui et quelques copains avaient tracé la piste avec leurs skis, accroché dans les arbres des morceaux de tissus colorés, planté quelques fanions, disposé dans des cabanes de bergers quelques kilos d’oranges, de citrons et de fruits secs, de quoi faire du thé. Ils n’étaient qu’une centaine au départ. Dès cette première épreuve, il était obligatoire de courir par équipe de deux et de rester ensemble : la Traversée du Vercors est la seule course à se dérouler dans un milieu totalement désert.

Partis à 9 h du Col de Rousset, les deux premiers, Faivre et Jeannerod, ne mirent que 2h30 pour parcourir la distance, et furent chronométrés en catastrophe par des officiels qui pensaient qu’ils avaient bien le temps d’aller casser une petite croûte avant qu’ils arrivent !

Le tracé

Les premières Traversées coupaient au plus court et passaient par le GR qui traverse les Hauts Plateaux. Parvenus à Darbounouse, les coureurs allaient directement à Corrençon. Cela posait quelques problèmes aux engins qui faisaient la trace, et qui ne passaient pas partout, en particulier dans ce fameux canyon des Erges redouté aussi des skieurs : les chutes étaient nombreuses, skis et bâtons en bois cassaient comme des allumettes. Aussi la trace était-elle faite en grande partie par des skieurs. L’armée était souvent mise à contribution pour cela, ainsi que pour les ravitaillements.

Bientôt, la pratique du ski de fond se développant, on devint plus exigeant au sujet du damage, en même temps que l’accroissement du nombre de coureurs, qui a culminé autour de 2000 engagés, faisait craindre des accidents graves. Le réseau de routes forestières qui longent les Hauts Plateaux par l’ouest et continue par la route d’Herbouilly, la Grande Allée et Malaterre offrait un itinéraire plus facile et permettait d’allonger l’épreuve qui passait de 38 à 53 km.

Ce parcours présentait parfois de légères  variantes, l’arrivée n’était pas toujours au même endroit, parfois Corrençon, parfois Villard.

Le départ

Les coureurs étaient transportés dans des cars au Col de Rousset. Ils recevaient chacun un dossard, des auto-collants à coller obligatoirement sur les skis, un bonnet ou un bandeau, parfois un flacon d’antésite, et un grand sac poubelle dans lequel ils mettaient les vêtements chauds qu’ils voulaient retrouver à l’arrivée. Ils étaient parqués comme des moutons dans des filets en trois lignes de départ : les meilleurs ont des numéros rouges de 1 à100. Ensuite viennent les numéros verts de 100 à 250, et enfin les bleus et les noirs. Chaque dossard recevait un coup de tampon : cette opération durait longtemps, on avait froid et on regrettait nos doudounes… En 1984, il faisait moins onze et  le brouillard ne s’est dissipé qu’au pas des Econdus…Enfin les filets se levaient et on partait !

Au sein du peloton

Pendant que les meilleurs fonçaient vers une victoire espérée ou un classement distingué, les dossards bleus et noirs prenaient le départ avec calme et philosophie : comme disait Pierre de Coubertin, l’essentiel est de participer ! Faire une jolie course avec ses copains en essayant de se classer le mieux possible, attendre son ou sa collègue aux ravitaillements où on passait beaucoup plus de temps que les premiers, c’était un plaisir si en plus il faisait beau ! On voyait toujours à peu près les mêmes gens autour de nous, ayant le même niveau, et on finissait par discuter…surtout en bas des montées raides où il fallait attendre que tous ceux qui montaient en « canard » avec plus ou moins d’énergie aient dégagé la piste. Ce n’était pas beaucoup mieux dans les descentes, où il fallait bien maîtriser pour éviter ceux qui tombaient, et quelquefois descendre en « escaliers » pour ne pas risquer de blesser ceux qui étaient par terre. On finissait par passer la ligne d’arrivée, obligatoirement ensemble. On recevait chacun une médaille, notre chrono s’affichait, et on allait sous une tente manger une soupe chaude.

Les ravitaillements et la sécurité

La veille de la course, des bénévoles appuyés par l’armée installaient des ravitaillements à des endroits stratégiques, souvent différents d’une année à l’autre. De longues tables de neige sont construites de part et d’autre de la piste, sur laquelle sont disposés des petits tas de fruits secs et des oranges que les bénévoles coupent en quatre afin que les coureurs puissent mordre dedans sans les éplucher. Dans de grandes bassines, les soldats mettent de la neige à fondre sur des réchauds et préparent des boissons chaudes dont on remplit des gobelets qui sont offerts au bord de la piste. C’est ainsi qu’un jour un militaire étourdi mélangea dans la même bassine du bouillon de poule avec de l’XL1, boisson sucrée énergétique fort prisée à l’époque! Avant qu’on s’en aperçoive, quelques malchanceux avalèrent ce breuvage infâme et s’enfuirent en poussant des cris d’horreur…

Certains ravitaillements étaient aussi des postes de secours avec des pompiers, un médecin, des chenillettes pour évacuer d’éventuels blessés, et un hélicoptère patrouillait au-dessus de la course.

Yvette Rouveyre

 

1975 - 8ème édition de la Traversée du Vercors1975 – 8ème édition de la Traversée du Vercors

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