De vercors en VasaLa naissance d’une aventure comme la Traversée du Vercors à ski de fond ne peut pas être le fait d’un seul homme. Comme tant d’aventures de ce type, elle est le fruit de la rencontre de deux ou trois personnes qu’une même passion anime : en l’occurrence celle du ski de fond, bien sur, associée à celle des Hauts Plateaux du Vercors.

Ma première envie, en ce début d’hiver 1964/1965, fut de chausser les ski de fond ramenés de mon Jura natal et d’emprunter le « GR 91 » au départ de Corrençon, cap au Sud en direction des Hauts Plateaux. Et là, le déclic, l’émerveillement au débouché de la clairière de Darbounouse, la remontée des Erges, des paysages inconnus qui défilent sous les spatules dans des conditions de neige superbes et la mémorable découverte de cette vallonnements si propices à mes ébats libres et légers. Grisé par cette découverte, j’en oublie le temps et les distances mais à mon retour, déjà germe une idée qui fera son chemin…

Or il se trouva que je n’étais pas le seul à rêver de faire partager cette magie aux amis fondeurs dont les rangs étaient alors claisemés, résistants de nos contrées où les alpins avait résolument pris le pas sur les nordiques. Ainsi en allait-t-il de cette évolution, presque révolution dans nos pays de montagne où l’absence de remontées mécaniques semblait synonyme d’un monde désormais révolu. C’était sans connaître le poids des traditions nordiques oubliant, ce faisant, que les premiers Jeux Olympiques d’hiver de 1924 à Chamonix ne comportaient que des épreuves de fond, de saut, de combiné nordique et de ski-joering. Par bonheur, la perspective des Jeux de Grenoble puis leur déroulement devaient venir à notre secours et redonner au ski de fond des lettres de noblesse trop vite perdues. Une rencontre inévitable nous mettait en présence : Louis Juppet, du CAF de Grenoble, et Bernard Salomon, deux inconditionnels de ces Hauts Plateaux qu’ils fréquentaient comme moi et où ils rêvaient de mettre des fondeurs en compétition pour ce qui deviendrait la première course de longue distance en France. Tandis que j’avais pour ma part découvert ce type d’épreuve outre frontière, chez nos amis Suisses, en avance sur nous pour une relance du nordique, les Jeux de 1968 donnaient le ton à cette renaissance, du moins aux yeux du grand public. Quoi de plus naturel, alors, de tenter l’aventure ? S’agissant d’une Traversée des Hauts Plateaux en course le terme d’aventure prend ici toute sa signification, tant nous n’étions pas surs d’en mesurer tous les paramètres.

C’est donc dans cette ambiance que s’effectue la rencontre entre nous, amoureux de cette « Petite Laponie Français » comme la qualifiait Gérald Taylor qui la parcourait déjà avec ses chiens de traîneau, rencontre de l’écologiste, du « cafiste » et du fondeur pur et dur. Quelques timides appuis nous confortaient dans ce projet, qu’il faut citer : le Comité du Dauphiné de Ski et le président de sa Commission Nordique, René Delacroix, le Directeur Régional de la Jeunesse et des Sports, René Truc (à qui je devais mon poste de Conseiller Technique Régional de Ski de Fond) et Georges Huart dirigeant de la FFS et Directeur de la station de Villard-de-Lans.

Mais comme toute compétition, outre les démarches assez simples de l’époque, il convient d’abord de disposer d’une piste justifiant le titre de course ! Faut-il préciser que celle-ci ne serait due qu’aux traces que nous ferions sur le parcours avec nos skis ne disposant pas encore d’engins spécifiques de damage. Naturellement, les tâches se répartissent entre les rares initiés : Louis Juppet prendra en charge la partie sud du parcours, du Col de Rousset à la Jasse du Play et moi la partie nord de la Jasse du Play à Corrençon, et nous voià faisant la trace du mieux possible un passage pour les skis, et un passage de part et d’autre de la trace pour trouver un meilleur appui avec les bâtons, le luxe ! Craignant le brouillard, Louis accroche des lambeaux d’une vieille chemise aux branches, plus faciles à repérer qu’un balisage au sol, le tout confirmé par les traditionnels petits fanions de couleur que nous mettrons la veille pour parachever notre œuvre. Les jours qui précèdent, nous faisons également quelques « portages » consistant essentiellement à mettre des oranges, des fruits secs, du sucre et des sachets de thé dans les cabanes de berger jalonnant le parcours pour un ravitaillement minimum le jour de la course, aidés en celà par des bénévoles fort dévoués, parfois mais ne maîtrisant pas toujours le terrain. « Un entraînement comme un autre » ai-je dit. (1). Pour effectuer ce transport en plusieurs étapes, l’un d’eux nous avouait un jour ne pas retrouver le sac de ravitaillement prévu pour Darbounouze, l’ayant déposé « au pied d’un sapin » nous disait-il, excellent point de repère s’il en est !! Par bonheur, le sac fut retrouvé à temps.

Nous sommes le 18 mars 1968, le jour de la « première » est arrivé et avec lui une météo favorable, une neige abondante et transformée de façon uniforme sur l’en- semble du parcours. Les quelques « contrôleurs-ravitailleurs » devraient être à leur poste si tout va bien, reste à trouver un endroit où se mettre à l’abri de la petite brise matinale pour farter nos skis. Faute de salle, l’ancien tunnel du Col de Rousset fera l’affaire. A l’aide de nos lampes à souder, nous réchauffons les tubes de « skare » et « klister » et appliquons plusieurs couches avec soin qui devraient nous permettre d’effectuer la totalité du parcours sans avoir à modifier notre fartage. Mais prudence, j’emporterai quand même un fart de correction, la fameuse lampe à souder, une spatule de rechange, un peu de ravitaillement, une mini trousse de secours, au cas où…tandis que les coureurs d’équipes nationales, débordant de confiance dans leur technique, dans notre mise en place et dans la météo partiront plus légers. Ah ! s’ils savaient nos angoisses d’avant course !

9 h 00 : René Delacroix nous donne le départ au pied des remontées mécaniques du Col. Nous sommes 49 équipes de deux concurrents d’un même club sur la ligne. Le choix de participer par équipes de deux avait été retenu par rapport à l’équipe de trois, un temps évoquée pour raison de sécurité, puisque nous ne disposions que de moyens de secours très limités. Seul un gendarme-secouriste tiendra le rôle de « serre-file » avec un nécessaire de première urgence et une liaison radio avec ses camarades.

Le fanion abaissé et le chronomètre déclenché, nous nous élançons pour une montée ininterrompue de 300 m de dénivelé qui nous amène au sommet du télésiège, le souffle court, mais qui nous livre une vue bien méritée sur le vaste Plateau de Beure : et maintenant, à nous les Hauts Plateaux !

En pensant à ce début de chevauchée aux moyens des plus modestes nous étions bien ces « anormaux du ski » tels que nous nous sentions, tels, aussi, que l’on nous qualifiait parfois. Pourtant, le déroulement de cette première édition se passera bien, comme s’il s’était agi d’une petite course autour du village …mais de village, point ! Ignorant les aléas de ce pari un peu fou, ils suivent la trace, mais réalisent au fil des kilomètres la grandeur de ces paysages subjugués par leur aspect sauvage et préservé, surpris aussi de trouver, en arrivant à la « Grande Cabane », un thé et quelques encouragements. Et qui, malgré la magie du moment, réalise que nous traversons ainsi une zone complètement désertique en hiver sans commune mesure avec les parcours habituellement empruntés pour une course partant et traversant des villages ce qui facilite grandement l’organisation.

La suite se passe bien et les difficultés qui ne manquent pas sont franchies avec quelque appréhension : les descentes font trembler nos spatules en bois nous voient dans des positions peu académiques, voire des plus acrobatiques. La plus critique reste sans nul doute celle du fameux « ravin des Erges » où chacun poussera un grand soupir de soulagement à la sortie. Plus tard, dans des conditions de neige gelée j’ai clamé haut et fort que celui qui déclarait n’avoir fait aucune chute dans sur le parcours était un menteur! Et personne ne m’a jamais contredit sur ce point !

La belle prairie de Darbounouze, enfin…mais la trace qui la traverse par le centre est déserte comme semble l’être la cabane où deux camarades doivent faire un dernier ravitaillement. Instant de panique : que se passe-t-il ? Je réalise alors que les équipes qui nous précèdent, Jean Mouton et moi, ont emprunté une trace en lisière de fôret qui évite le passage par la cabane, dernier point prévu de ravitaillement. En les apercevant, les ravitailleurs ont couru sur le bord de la trace avec thé, oranges et quelques fruits secs auxquels les premiers ne toucheront guère : déjà on joue « la gagne ». Dans la remontée sur Carette, de bonnes portions à l’ombre nous offrent un peu de fraîcheur et surtout, maintiennent l’efficacité de notre fartage. Une chance.

Sur la ligne d’arrivée, 9 km plus loin, la plus grande surprise de la course fut bien celle des chronométreurs. De retour du Col de Rousset, à Corrençon et sans nouvelles du déroulement de l’épreuve, ils font un rapide calcul : il faut une petite journée à des randonneurs bien entraînés pour traverser le Vercors. Les équipes sont parties à 9 h 00 : sachant qu’il s’agit de fondeurs avertis, les premiers devraient arriver mettre environ 4 heures pour rejoindre Corrençon et devraient donc arriver vers 13 h 00. Et voici nos officiels à la recherche d’un restaurant pour se substanter en attendant lorsque l’un d’eux d’exclame : « je crois qu’ils arrivent » ! Sans vraiment y croire, René Delacroix déclenche le chronomètre depuis la place du village d’où l’on aperçoit la ligne d’arrivée : il est tout juste 11 h 30 : la première Traversée du Vercors vient de signer un événement « historique » tel que le qualifiera René Truc, Directeur Régional de la Jeunesse et des Sports.

De vercors en Vasa 22La voie des courses de longue distance françaises avec départ en ligne est ouverte. Elles deviendront légion avec des fortunes diverses mais atteindront le but visé : rassembler dans une même épreuve des fondeurs de tous niveaux et se servir de la motivation créée par ces rassemblements populaires pour découvrir de nouveaux sites nordiques en France et pourquoi pas outre frontière.

Lorsque, quelques dix ans après cette première, je verrai sur le parcours les refuges bondés, des tables de ravitaillement où s’affairent militaires et civils, une belle double trace concoctée par des engins de damage, des liaisons radio et le survol d’un hélicoptère qui nous assurent une réelle sécurité, je penserai toujours à ce 18 mars 1968…La « 10 ème » dont nous avons volontairement limité le nombre à 2.000 participants fera date elle aussi et plusieurs autres avec elle sur un parcours hélas changé, faut-il l’avouer ? N’offrant plus ni l’aventure des Erges, ni les paysages magiques des Hauts Plateaux la renommée de cette épreuve que d’aucuns qualifiaient de mythique en sera grandement atténuée et la frustration présente face à un itinéraire forestier n’ayant plus de rapport avec ce qui faisait l’originalité du Vercors… Ainsi en va-t-il de l’évolution de notre sport sans devoir ici m’exprimer avec une nostalgie qui n’est plus de mise !

Et maintenant, que vivent les « Transvercors » !

Claude Terraz,

21/01/2014

Ces 2 illustrations sont celles des pages de couverture du livre : « De Vercors en Vasa » écrit par Claude Terraz et Jacques Coffin – édité en 1974 aux presse de la Scop-Sadag à Bellegarde. Un ouvrage à rechercher dans les bibliothèques car c’est un trésor de l’histoire du ski de fond.

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